Quelques articles de presses
Dimanche 16 Novembre 1913 'le figaro)
LES BRAVES GENS
Un beau geste... posthume
Il y a trente mois, exactement le 6 mars 1911, le racontait à ses
lecteurs,- qui s'y connaissent en artions
généreuses et nobles, l'histoire mémo-
rable de ce fils de maréchal ferrant or-
nais, Auguste-Tranquille'Loutreuil, qui,
parti sans; le sou de son village natal,
avait amassé une fort belle fortune dans
les affaires en Russie et tenait à Moscou la
première placé dans la colonie française,
et qui avait légué une bonne partie de sa
fortune - sept millions- à la science
française, tout simplement. L'enquête,
faite sur place, paraissait complète, dé-
finitive. Eh ! non, elle ne l'était pas. Il
devait y avoir un codicille au testament
officieux. M. Noblemaire et M. Liard,
qui avaient été, croit-on, les conseillers
de ce bon Français, n'avaient pas épuisé
l'ardeur généreuse du donateur.
M. Loutreuil n'avait point oublié cette
terre de Normandie, à laquelle il restait
attaché de toute sa tendresse active ; ni
son canton de Sées, pour lequel il avait
fondé, il y a dix ans, une chaire de chi-
mie agricole au collège; ni l'agriculture,
à laquelle il s'intéressait si passionné-
ment par une sorte d'atavisme latent.
Et voilà que, sa fortune ayant été réa-
lisée par les soins diligents de son exé-
cuteur testamentaire, un nouveau legs
de 2,650,000'francs vient s'ajouter aux
7,200,000 francs déjà offerts. Soit un
total de près de 10 millions - un beau
denier, n'est-il pas vrai? et dépensé en
hardies et originales initiatives. Après
la science, l'agriculture. Par acte dû-
ment enregistré par-devant notaire,
150,000 francs vont au canton de Sées;
la petite ville de Sées reçoit pour son
hospice et son service d'adduction d'eaux
350,000 francs ; le reste, un peu plus de
2 millions, est donné à la Société d'agri-
culture de l'Orne, hier une des plus
actives, demain une des plus riches de
France.
A la science les milliardaires ou mil-
lionnaires songeaient parfois, depuis
surtout que réminent recteur de Paris a
fait dériver de ce côté les fortunes sans
emploi'; l'un d'eux un grand indus-
triel, s'il vous plaît- se retourne en
mourant vers la terre des aïeux, la terre
nourricière, si éprouvée par les deux
fléaux de l'alcoolisme et de la dépopula-
tion et demeurée pourtant si attirante et
si féconde... Chose, rare entre toutes,
quasi inédite': cette fois, c'est pour les se-
meurs du sol qu'un petit-fils de paysan
aura semé les millions.